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18/11/2008

Union Europe-Russie : une réponse à la crise

« Sans la Russie, qui a souvent incarné la civilisation européenne dans ce qu'elle a de plus achevé, l'Europe serait un continent mutilé, amputé d'une partie de son identité. » déclarait Jacques Chirac en 2005.

«Je dis qu’il faut faire l’Europe avec pour base un accord entre Français et Allemands. (…) Une fois l’Europe faite sur ces bases (…), alors on pourra se tourner vers la Russie. Alors, on pourra essayer, une bonne fois pour toutes, de faire l’Europe tout entière avec la Russie aussi, dut-elle changer son régime. Voilà le programme des vrais Européens. ». Alors que les pays européens viennent de décider de relancer un cycle de négociation afin de renforcer la coopération et de créer un véritable partenariat euro-russe, cette phrase du général de Gaulle est d’une grande actualité.

En 1959, le général de Gaulle affirmait ainsi que la fin du communisme à l’Est permettrait de faire l’Union des nations européens. Depuis la chute de l’URSS c’est à cette clairvoyance historique et géopolitique que nous devons répondre.

Avec l’arrivée de Vladimir Poutine à la tête de l’Etat et depuis l’an passé du gouvernement avec l'aide du nouveau Président Medvedev, la Russie veut affirmer sa puissance, défendre son rang, et promouvoir sa vison d’un monde multipolaire. Après une décennie d’humiliation et de crise la Russie est de retour et s’impose comme un géant mondial. Il ne faut certes pas sous estimer les faiblesses russes, la corruption et la mauvaise démographie mais les russes ont la ferme volonté de porter la grandeur de leur pays.

Dans son dernier ouvrage le nouveau XXIème siècle Jacques Sapir montre que Poutine et la Russie déterminent une nouvelle façon de penser le nouveau XXIème siècle fondé sur une redéfinition des relations internationales et le retour à la notion de souveraineté.

Dans son discours de Munich, au début de l’année 2007, Poutine tire toutes les leçons de l’échec du monde américain entre 1997 et 2005 et fixe une doctrine cohérente de sa conception des relations internationales. Il affirme son doute dans les capacités d’un pays à rassembler les moyens nécessaires pour affirmer seul son hégémonie, son opposition à l’idée que les valeurs (bonnes valeurs et éthiques) peuvent fonder l’unipolarité. Le pouvoir politique ou économique ne peut en effet être défini seulement en valeur mais doit l’être aussi en intérêts. La troisième leçon de Poutine consiste à montrer que puisqu’une base morale et éthique ne peut faire disparaitre la politique des relations internationales (au profit de l’économie ou des droits de l’homme), celles-ci doivent être gérées par le droit international fondé sur l’unanimité et la souveraineté nationale.

Ce retour de la notion de souveraineté illustré par l’idée de « démocratie souveraine » (énoncée par le premier adjoint de l’administration russe, Surkov) dont le principe repose sur une double opposition aux ingérences étrangères et aux féodalités internes, se prolonge dans les choix économiques du gouvernement russe marqués par un patriotisme économique protectionniste.

Ces choix ont été accomplis de manière spectaculaire à l’occasion de la grave crise économique et financière de 1998, le premier ministre de l’époque Primakov décide contre les oligarques, le FMI et le credo néo libéral de dévaluer le Rouble pour accroitre la compétitivité des entreprises, de baisser les prix de l’énergie pour les consommateurs et les entreprises russes, d’exercer un contrôle des changes permettant de limiter les sorties de capitaux et de casser la spéculation, et d’ accorder des aides publiques directes et indirectes aux investissements. La prévision de croissance du FMI pour 1999 était de –7% la croissance de la Russie a finalement atteint +5.5% !

Vladimir Poutine poursuit depuis cette politique de « protectionnisme raisonnable » avec les résultats que l’on connait. La hausse du prix des matières premières est un appui important mais elle est loin d’expliquer ce sursaut. Les matières premières n’ont pas eu un impact direct sur croissance, entre 2000 et 2007, les effets du commerce intérieur sur la croissance sont négatifs, la dévaluation du rouble ayant fait exploser le prix des importations. En revanche l’effet de cette hausse est indirect, celle-ci a permis d’assainir les finances de l’Etat et d’accroitre le profit des entreprises exportatrices. Cet effet accompagné du retour de l’autorité de l’Etat contre les oligarques notamment a favorisé le retour d’une forte croissance.

La Russie nous donne de nouveaux et importants éléments pour comprendre le siècle qui vient. Si l’Europe veut compter elle doit renoncer à l’angélisme libéral, se ressourcer dans les nations qui la composent, affirmer sa souveraineté et défendre ses intérêts. L'opposition de la France, de l'Allemagne et de la Russie à la guerre en Irak fut un aperçu de notre puissance commune et de ce que serait une vision mondiale indépendante et originale. Alors que les Etats-Unis ont perdu une large part de leur crédit, nous avons ici l'occasion de fonder un nouvel ordre mondial multipolaire, attentif aux pays émergents et pauvres, respectueux de tous les peuples. Ce nouvel ordre doit aussi être promu et porté en matière économique.

Lors du sommet euro-russe de Nice, précédant le G20, Nicolas Sakozy a parlé de l’éventualité de créer un espace économique commun entre la Russie et l’Europe. Même si le projet reste flou, il mérite d’être développé au delà des discours.

Aujourd’hui, selon Sapir, deux risques menacent l’Europe, surtout la zone Euro. L’éclatement monétaire mondial en est responsable. La crise actuelle du dollar, aujourd’hui structurelle, provoquerait une arrivée massive des fonds d’investissements installés aux Etats-Unis dans la zone euro. Cette arrivée pourrait entrainer un envolée du taux de change de l’euro face au dollar portant un cour mortel à nos industries. Les fonds d’investissement installés en dehors de la zone dollar ont la possibilité d’investir dans leur pays d’origine ou dans la zone euro. Avec cette nouvelle arrivée d’investissements étrangers en Europe, se pose la question de savoir comment « gérer cet afflux de capitaux sans que cela ait des conséquences dévastatrices dur la compétitivité de la zone euro et que faire des capitaux ? »

Pour Jacques Sapir, une refondation de l’Europe en étroite liaison avec la nouvelle puissance russe s’impose. Les européens doivent d’abord se doter d’une vraie politique industrielle à l’échelle d’un groupe de pays européens (d’abord la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne), ouvrir les capitaux de nos industries fortifiées aux fonds d’investissement notamment russes (et dans une moindre mesure chinois) à condition de pouvoir accéder au capital des sociétés russes (et chinoises). Le gouvernement russe est largement ouvert à cette possibilité.

Cette politique industrielle permettant de canaliser les liquidités vers l’investissement implique que la politique monétaire soit ajustée à l’objectif industriel. Or le statut actuel de la banque centrale européenne rend impossible une telle politique, la profonde révision de ses statuts doit s’imposer. De même que doit s’imposer une Europe des coopérations entre Etats pour lui donner une réelle efficacité que les institutions actuelles empêchent.

La création d’une zone de stabilité monétaire et financière euro-rouble serait un projet considérable pour que notre crédibilité économique soit renforcée face aux zones monétaires dollar et asiatique. La monnaie chinoise pourrait si l’Europe n’avance pas se combiner avec le rouble et nous isoler davantage, le temps presse.

Le nouveau monde multipolaire s’organiserait ainsi autour de régions économiques et politiques. L’Europe et la Russie tournées vers la Méditerranée deviendraient une force majeure du monde qui vient, elles formeraient un nouvel ensemble continental complémentaire et puissant. Avec le long et agaçant déclin des Etats-Unis, la montée en puissance de l’Asie et de l’Amérique latine, l’Union de l’Europe et de la Russie est essentielle si nous voulons tenir notre rang.

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