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03/12/2008

La crise alimentaire, première des crises

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« L’égoïsme se paie en révolte d’hommes » répétait Jacques Chirac pour déplorer le manque d’aide des pays du Nord en direction du Sud. Le recul des aides au développement des pays les plus développés notamment celles de la France est loin de contredire l’ancien Président. L’aide alimentaire internationale est tombée en 2008 à son niveau le plus bas depuis quarante ans.

Au même moment, la crise alimentaire s’aggrave. Les chiffres du dernier rapport de l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) parlent d’eux-mêmes, 923 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde soit 75 millions supplémentaires pour la seule année 2007, principalement à cause de la flambée des prix des denrées et des carburants. Sur ce milliard de personnes, 90% vivent dans les pays d’Asie et d’Afrique et parmi eux ce sont pour la plupart des pays d’Afrique qui sont les plus touchés et qui connaissent à la fois un haut niveau de sous-alimentation et une forte dépendance vis-à-vis des importations de produits pétroliers et céréaliers.

Ces 30 dernières années, la mondialisation de l’agriculture mondiale, par la suppression des réglementations et des barrières douanières, a partout été encouragée notamment par les pays occidentaux appuyés par les institutions internationales. Mais tout en réclamant le libre-échange les pays du Nord et les pays du Sud les plus avancés s’en sont préservés. Les pays du Nord pour éviter la révolte de leurs agriculteurs ont maintenu (subventions et quota à l’appui) la compétitivité et la rémunération de leur agriculture face aux productions des pays à bas niveaux de salaire.

Prises en étau entre deux agricultures industrielles — celle du Nord, rendue « compétitive » par les subventions, et celle du Sud, rendue compétitive par des coûts du travail dérisoires — les cultures vivrières et non mécanisées, premières sources de revenus de la population rurale, ont été balayées, rendant inéluctable le manque alimentaire dans les pays les plus pauvres.

Aujourd’hui, il y a urgence, les émeutes de la faim se multiplient, l’offre de produits alimentaires au niveau mondial est insuffisante, alors que le monde aura demain 7 milliards d’habitants, dont 5 milliards de citadins, la réaction ne doit pas attendre.

Dans son article « Peut-on nourrir la planète ? » pour le magazine l’Histoire du mois de novembre, Sylvie Brunel, professeur des universités en géographie, nous apprend que pour répondre à la demande, la production agricole mondiale devra être multipliée par deux d’ici quarante ans. Les difficultés sont réelles mais pourtant la menace doit être relativisée. D’abord de nombreuses terres sont toujours disponibles, en Afrique moins de 20% des terres cultivables sont utilisées. Ensuite, le changement climatique devrait certes aggraver l’irrégularité et l’insuffisance des pluies, mais aussi libérer de nouvelles terres cultivables (en Russie et au Canada). Les marges de productivité sont considérables : moins de 1000 kg de céréales sont produits à l’hectare en Afrique contre 4000, en Asie et 7500 en France. Et dernière raison d’espérer, si les prix de la nourriture restent durablement élevés, ils stimuleront l’incitation à produire plus.

Pour que ces progrès notamment en matière de productivité agricole se réalisent quatre conditions toujours selon Brunel sont indispensables.

Il est avant tout nécessaire de lier agriculture et préoccupations environnementales, les secondes sont essentielles au maintien de la pérennité et de la diversité de la première. L’adaptation des productions aux milieux climatiques et géologiques où elles se situent ne pourront que renforcer la durabilité de l’agriculture dans une région donnée.

La deuxième condition est politique, elle est d’une grande actualité alors que la crise fragilise les dogmes néo-libéraux. Les pays riches défendent depuis longtemps leur souveraineté alimentaire, en subvenant eux-mêmes en grande partie à leur besoin alimentaire et protégeant leur marché. Cette souveraineté, sous les coups de butoir des organisations internationales et du néo-libéralisme, a été refusée aux pays du Sud dont les productions soumises à une concurrence déloyale ne rapportent pas ou trop peu. Cette condition exige un changement complet de politique internationale et nationale, comme l’écrit Brunel « chaque pays doit pouvoir mener sa propre politique agricole en fonction de ses contraintes ou atouts ». Mais, et Brunel ne l’écrit pas de façon explicite, une dose de protectionnisme est nécessaire pour éviter que le marché mondial et ses fluctuations rendent impossible le début du commencement d’une réelle souveraineté alimentaire notamment en Afrique.

Cela nous ramène au XIXème siècle, au début du développement de l’économie allemande et conforte la théorie de List, économiste allemand pour qui le libre-échange était le levier de l’impérialisme britannique qui jouait à son profit des inégalités de développement entre nations. Face à ces inégalités, l'intervention de l'État, instaurant un protectionnisme éducateur, à l'abri duquel peuvent se développer les forces productives est nécessaire. Ce protectionnisme des « industries dans l'enfance », est néanmoins transitoire, il est une étape vers la réaffirmation d’un libre-échange loyal. Il apparait comme une voie non négligeable pour les pays qui souffrent de la faim, peut-être pourrait-il (comme a pu le recommander Attali à propos de l’Afrique -l’Union africaine-) s’organiser autour de grandes zones régionales ?

La troisième condition relève de la coopération internationale qui doit être renforcée pour d’une part établir un système de brevet public concernant la recherche agronomique et ainsi éviter qu’elle soit confiée à des intérêts financiers de court terme et d’autre part créer une « charte des aliments essentiels » ayant une autorité mondiale.

La dernière de ces conditions concerne la rémunération des paysans et leur propriété foncière, qui doivent être consolidées et soutenues, cela permettra de renforcer les marchés intérieurs de ces pays, de réduire considérablement la pauvreté et rendre possible un développement durable.

C’est en aidant les pays du Sud à atteindre leur souveraineté alimentaire, en régulant les échanges internationaux agricoles que nous pourrons vaincre la faim dans le monde et briser les inégalités mondiales dont le terrorisme, « les révoltes d’hommes » sont des conséquences.

Nicolas Dupont-Aignan l’affirme : « Comment imaginer lutter contre le terrorisme, les guerres, les mouvements anarchiques de population sans, là aussi, s’attaquer à leurs racines ? L’avenir de l’Afrique devrait être ainsi au cœur de toute notre attention. Son marasme est aussi profond que ses ressources sont colossales. La France et l’Europe ont tort de la négliger laissant la Chine combler le vide. Savez vous que l’effacement de la dette publique de tous les pays du continent aurait coûté moins cher (100 milliards d’euros) que la seule aide directe de la Grande Bretagne et de la France à leurs banques ! ».

Et Jacques Chirac de préciser : « on sait que l’Afrique peut sortir de la pauvreté avec 25 milliards de dollars d’investissements. 25 milliards, c’est 20 fois moins que le plan voté par les Etats-Unis pour sortir leur système bancaire de la crise ! On devrait pouvoir y arriver ! ».

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