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11/12/2008

Travail le dimanche : parler en Français

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« Quiconque parle en Français et non en politicien est sûr d’être compris » écrivait Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la Lune, les députés courageux qui aujourd’hui au-delà de leurs étiquettes politiques défendent le dimanche reposé parlent « en Français ». Il est parfois des lois dont la substance est aussi importante que la valeur symbolique, la loi concernant le travail dominical en est une. Au-delà de la bêtise économique et sociale dont il s’agit, la loi est devenue le symbole de ce qui est contraire à une certaine idée de la France.

Nous sommes à un moment où la France est tentée de renoncer une fois de plus à sa particularité, au nom d’une adaptation à une certaine modernité, passant par « la réconciliation des français avec l’argent et le succès individuel » : vulgate sarkozyste en contradiction avec les discours gaullistes républicains… du même Sarkozy.

Ce double langage, le Cardinal Barbarin, que je me permets de citer, nous le rappelle dans une tribune publiée dans le Monde, où il se « contente, de faire remarquer qu'il n'est pas cohérent de réclamer d'un côté une réforme vigoureuse pour « moraliser la finance », dénoncer « golden parachutes » et rémunérations excessives, et de vouloir par ailleurs relativiser le repos hebdomadaire, simplement pour gagner plus. » Avant de rappeler que « depuis vingt siècles, l'Evangile dénonce cette logique sournoise et implacable : l'argent rend fou. »

Ce message chrétien laïcisé par la République est au centre de la personnalité française. Péguy écrivait, il y a plus d’un siècle, que la dérépublicanisation de la France et sa déchristianisation n'étaient qu'un seul et même mouvement, " un seul mouvement profond de démystication ", une démystication se faisant au profit de l’argent-roi et du veau d’or. Aujourd’hui nous en sommes là. La fin du dimanche de repos serait le signe du triomphe de la consommation à outrance, le triomphe du consommateur sur le citoyen.

Ce triomphe est redouté par les députés opposés au travail dominical, « alors que l'absence de repères personnels et sociétaux est de plus en plus cruelle, il n'est pas acceptable de faire courir aux Français ce risque de généralisation du travail dominical » qui créerait pour les élus une « dichotomie entre le consommateur et le citoyen ». Une vision du problème largement appuyée par le rapport du Credoc sur le travail dominical selon lequel la « logique d’achat-loisir » est la première motivation de la minorité des français favorable au travail le dimanche.

A ce succès si moderne de la consommation s’ajoutent l’inefficacité économique et l’injustice sociale de la réforme.

Selon les élus de la majorité opposés au texte : « toutes les études montrent qu'un emploi créé dans la grande distribution en détruit trois dans le commerce de détail ». Ce que confirme en partie le Credoc. D’abord les commerçants favorisés seront les « formats commerciaux plus productifs », autrement dit les grandes surfaces. L’effet est aussi jugé défavorable pour l’emploi. L’impact évalué est défavorable au secteur alimentaire (-6800 à -16200 emplois selon les scénarios) même s’il est jugé partiellement favorable dans le secteur non-alimentaire (-5400 à +14800 emplois selon les scénarios). Dans le meilleur des cas, la mesure n’aura aucune conséquence sur l’emploi.

Le rapport anéantit aussi l’idée selon laquelle il y aurait un surplus de chiffres d’affaires pour les commerçants : l’ouverture un jour de plus n’augmente pas le pouvoir d’achat des Français et n’augmente donc pas le chiffre d’affaire des commerçants. Et pire, les commerces ouverts le dimanche siphonnent les bénéfices de ceux qui sont fermés ou de ceux qui sont moins concurrentiels.

La réforme du travail dominical peut produire deux inégalités une inégalité entre les salariés d’une même entreprise et une seconde entre les travailleurs précaires et les autres actifs.

La première distinction est relevée par nos audacieux élus, elle est le fait du volontariat du travail dominical. « Il est dit, écrivent les députés, que les salariés concernés par ce projet seraient protégés par le volontariat. Mais qui pourra reprocher à un chef d'entreprise, en bon gestionnaire, de privilégier la progression de carrière de ceux qui auront fait l'effort de se mobiliser les dimanches ?. L'instauration du travail dominical sans limitation dans certains secteurs produira donc, à coup sûr, deux catégories de salariés, du fait d'une discrimination exagérément positive liée à la bonne marche de l'activité. »

L’inégalité entre les travailleurs précaires et les autres actifs serait aussi consommée. Si 39% des actifs sont prêts à travailler le dimanche, les catégories précaires sont largement plus enclines à accepter. Les étudiants (51% favorables), les chômeurs ayant déjà travaillé (55,1%) mais surtout les chômeurs à la recherche d’un premier emploi (61%) sont les plus motivés tandis que seulement 52% des personnes travaillant dans le commerce accepteraient de travailler régulièrement le dimanche. Ainsi travailler le dimanche « est une concession des précaires et pas un désir profond des actifs » et ne ferait que renforcer les écarts de condition entre actifs.

Ineptie économique, injustice sociale, le dimanche travaillé serait pour la France et les Français un reniement supplémentaire de leur singularité, le primat donné à la consommation, à l’argent, au profit contre l’essentiel. Cet abandon, Péguy, encore lui, l’écrivait admirablement : « ce que tout un peuple fait coucher sur les registres des livrets de caisse d’épargne, c’est l’argent pour lequel il a vendu sa race ».

Au final ce débat pose plusieurs questions concernant l’honnêteté intellectuelle et politique des élus de la Nation, opposés à cette réforme, et désormais gardiens d’une sorte de mystique française. Comment peuvent-ils appartenir à un mouvement, un groupe politiques avec lesquels ils sont en désaccord sur l’essentiel ? Et surtout pourquoi ne dénoncent-ils pas les règles mondiales et européennes qui contraignent la France à s’adapter à des conceptions qui lui sont étrangères ? Qu'ils continuent de parler « en Français » !

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