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24/12/2008

Noël dans la crise : un rendez-vous pour l'espérance

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Tribune parue dans le Monde 23/12/08

Au moment où le monde entier se trouve engagé dans une crise économique qui frappera en priorité les plus démunis, et dont personne ne peut mesurer la durée et la gravité, Noël demeure une espérance.

La naissance du Christ parmi les plus pauvres, autant dire presque dans la rue, mais aussi de nombreux textes bibliques et écrits sociaux des Eglises chrétiennes, nous renvoient à des références éthiques essentielles pour affronter la crise. La pensée sociale chrétienne qui s'appuie sur ces références n'est pas une alternative à un quelconque système économique, mais un socle de réflexion qui a vocation à inspirer tout mode d'organisation durable de la société.

Ce socle repose sur deux priorités : celle de l'homme sur l'économie, l'économie est au service de l'homme et non l'inverse, et celle des pauvres sur les privilégiés, l'équité condamne une trop grande inégalité entre les revenus. Ces deux priorités définissent les six piliers fondateurs de la pensée sociale chrétienne : la destination universelle des biens (la propriété privée est légitime si son détenteur en communique aussi les bienfaits à ceux qui en ont besoin), l'option préférentielle pour les pauvres, le combat pour la justice et la dignité, le devoir de solidarité, le bien commun et le principe de subsidiarité (faire confiance à ceux qui se trouvent au plus près du terrain pour résoudre ensemble leurs difficultés).

Et, en leur temps, les Pères de l'Eglise n'y allaient pas par quatre chemins. Avec saint Ambroise, par exemple, qui affirmait : "Quand tu fais l'aumône à un pauvre, tu ne fais que lui rendre ce à quoi il a droit, car voici que ce qui était destiné à l'usage de tous, tu te l'es arrogé pour toi tout seul."

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Jaurès ou Gorbatchev, plus près de nous, prétendaient trouver, le premier dans les textes du pape Léon XIII sur la question ouvrière, le second dans ceux de Jean Paul II, des références qui pouvaient fonder une société plus juste.
Dans leur session consacrée à l'argent en 2003, les Semaines sociales de France, lieu de réflexion des chrétiens sur les problèmes de société depuis plus d'un siècle, critiquaient certains aspects des rémunérations des dirigeants, dont les stock-options, dans la mesure où elles négligent, voire compromettent, la gestion de l'économie sur le long terme.

Ce faisant, les chrétiens ne condamnent pas l'économie de marché sous toutes ses formes. Ils rappellent - en accord avec l'économiste Adam Smith - que ce type d'économie ne peut fonctionner que dans des sociétés basées sur les valeurs morales que sont le respect des autres et une certaine sobriété dans l'usage des biens matériels.

INDISPENSABLE RÉGULATION

Il s'agit donc de ne récuser ni le profit ni les investisseurs qui prennent des risques dans l'entreprise, mais d'appeler à une indispensable régulation de leur fonctionnement par les autorités publiques et par l'action de corps intermédiaires, tels que les organisations non gouvernementales et les syndicats, notamment.

Les chrétiens ont des valeurs à faire fructifier avec ceux qui ne partagent pas nécessairement leur foi. Et les plus privilégiés d'entre eux sont appelés à se comporter en citoyens vigilants par leurs choix politiques, à refuser le toujours-plus, à s'engager, notamment au niveau local, à accepter un niveau d'impôts volontariste pour une solidarité active, à respecter un mode de consommation plus sobre et plus équitable. Dans leurs lieux de vie, ils auront toujours le souci de faire entendre la voix des plus exclus.

La célébration de Noël invite à réactualiser le sens que nous donnons à l'économie et à choisir la voie de la solidarité. Cela devient plus qu'urgent. Impératif.

Guy Aurenche, Jean Boissonnat, Daniel Casanova, Jacques Delors, Xavier Emmanuelli, Jean-Baptiste de Foucauld, Sylvie Germain, Jean-Claude Guillebaud, Jean-Pierre Hourdin, François-Régis Hutin, Alain Juppé, Patrick Peugeot, Michel Rocard, Robert Rochefort, Eric-Emmanuel Schmitt, François Soulage, René Valette, Jérôme Vignon, François Villeroy de Galhau.

20/12/2008

Malaise des jeunes ou Debout les Jeunes !

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Les violences en Grèce, les manifestations lycéennes en France sont pour de nombreux commentateurs le signe d’un profond malaise de la jeunesse européenne. Il y a des différences fortes entre ces deux cas, la violence des jeunes grecs n’est pas comparable aux manifestations françaises même si plusieurs actes de vandalisme ou de blocage forcé ont été constatés.

La Grèce est aujourd’hui dans une situation catastrophique, l’écrivain grec Takis Théodoropoulos déclarait, dans le Figaro, que cette jeunesse « est le reflet d'une société en faillite. Elle en est la partie la plus sensible et exprime de façon plus bruyante une implosion du système». Elle est la marque d’un échec politique, économique et éducatif.

De cette crise, le gouvernement grec en est gravement responsable. La corruption, les affaires ruinent aujourd’hui la crédibilité du gouvernement pour gérer la crise et sa capacité à trouver une solution. « Le pouvoir, selon l’auteur, est partagé depuis le retour à la démocratie par quelques grandes familles politiques et leurs amis. Il fonctionne par passe-droits ». Au-delà du gouvernement, l'Etat, la justice, la police sont empêtrés dans des scandales de corruption, et Théodoropoulos affirme que l’anarchiste en Grèce n’est pas seulement celui qui entraine la jeunesse de son pays dans une lutte contre l’Etat c’est aussi « le directeur des impôts ou le policier qui fait ce qu'il veut ».

Dans ce délitement complet, des groupes anarcho-autonomes prêts à en découdre sont apparus. Ces jeunes autonomes et anarchistes radicaux ont été le fer de lance du mouvement contre une police qui parfois se distingue par sa brutalité. Mais au-delà de cette tradition anarchiste et violente, héritée de la lutte contre la dictature des colonels, l'extension rapide du mouvement traduit le mécontentement d'une grande partie de la population, singulièrement de la jeunesse.

Le déficit de l'éducation joue un rôle déterminant dans ce soulèvement. Un étudiant de l’université d’Athènes, a résumé la situation dans le quotidien Ta Nea : « L’État doit nous éduquer, mais ce n’est pas ce qui se passe en réalité. Malgré tous nos diplômes, nous sommes livrés à nous-mêmes, en attendant de nouer des relations qui nous permettront de trouver un travail à plus de 600 euros par mois ».

Cette situation s’explique essentiellement par la fin d’une période allant de la démocratisation de la Grèce aux Jeux Olympiques de 2004. Depuis son entrée dans la Communauté économique européenne en 1981, le pays s’est considérablement modernisé. Avec des taux de croissance de l’ordre de 4%, elle a même été l’une des économies européennes les plus dynamiques de ces dernières années, mais tout le monde n’en a pas profité. Le système éducatif a été sacrifié, le budget de l’Éducation ne représente que 3,5 % du budget national. Les familles dépensent environ 500 euros par mois en cours privés. Les plus riches envoient leurs enfants à l’étranger. Dévalorisée, s’est ainsi formée une classe d’âge touchée par la précarité et la pauvreté.

Après la “génération précaire” en France, les “mileuristas”(pour 1 000 euros) en Espagne et en Italie, la “génération praktikum” (stage) en Allemagne, la “génération 700”en Grèce. « Les jeunes Grecs, jusqu’à 35 ans, représentent une majorité silencieuse de citoyens sous-payés, surchargés de travail, endettés et fragilisés », explique l’organisation Génération 700. Selon elle, 56 % des Grecs de moins de 30 ans ont un salaire mensuel qui ne dépasse pas les 700 euros. À ces bas salaires s’ajoute un chômage des jeunes parmi les plus élevés d’Europe. Avec un taux de 24,3 % en septembre, la Grèce se situe derrière la France, l’Italie et l’Espagne. Seule la moitié des 80 000 diplômés par an trouvent un travail après l’université. La crise ferme les perspectives.

« La police les flingue, l’éducation les piège, l’emploi les lâche, le gouvernement leur ment » écrivait crûment Martine Gozlan dans Marianne pour résumer la crise actuelle. Pour cette jeunesse désespérée le dernier recours est la violence.

Un auteur grec, Petros Markaris, essaye de comprendre cette dureté, pour lui : « le fétichisme de l’argent s’est emparé de la société grecque, les jeunes veulent une rupture avec cette société sans âmes ni vision». Aujourd’hui même les intellectuels grecs, hier si virulents, ne s’engagent plus, installés dans un « confort cotonneux » et confirment cette perte de conscience collective qu’évoque Todd, une perte de conscience collective, une désespérance que la jeunesse exprime avec violence ?

En est-il de même pour la jeunesse française ? Todd disait, cette semaine, sur France Inter, sentir en France « un basculement de la jeunesse du pays vers la gauche du pays et l’égalité », les manifestations lycéennes sont elles le témoignage de ce basculement ? « Il faut y lire [dans ces manifestations] un sentiment de dégradation des conditions d’études et de perte de valeur des diplômes sur le marché du travail », souligne Valérie Becquet, maître de conférences en sociologie à l’université de Cergy-Pontoise. Un sentiment, parfois, d’appartenir à une génération sacrifiée. Un sentiment assez proche, au fond, de celui qu’éprouvent les jeunes grecs. Les lycéens français les imiteront-ils ?

Nous devons l’éviter. La jeunesse de France doit résister « au fétichisme de l’argent », « à cette société sans âme ni vision » mais ne pas tomber dans l’extrémisme. Contre les extrémistes de droite comme de gauche contre la pensée unique du PS, de l’UMP et du MODEM, les jeunes de France doivent se rassembler autour d’un projet collectif. Ce projet collectif, un mouvement politique, Debout les Jeunes le construit pierre après pierre, avec l’exigence permanente de rassembler des jeunes français issus de tous les milieux et l’unique volonté de servir la France.

Lisons ce que Malraux écrivait à la suite des évènements de mai 68 : «L'imagination au pouvoir, ça ne veut rien dire. Ce n'est pas l'imagination qui prend le pouvoir, ce sont des forces organisées. La politique n'est pas ce qu'on désire, c'est ce qu'on fait. L'important n'est pas de crier “Vive la Liberté”, c'est de faire que les libertés soient réalisées par l'État. Ce que les jeunes attendaient de nous, avant tout, c'était un espoir, au fond des malaises qu'ils ressentent plus que nous encore, et qui est au fond de nature religieuse, parce que nous sommes dans une situation sans précédent de rupture entre l'homme et le cosmos, entre l'homme et le monde…» Et le général de Gaulle de conclure au plus fort de la crise étudiante : «Il est possible que parmi ces farfelus de la Sorbonne, il y en ait certains qui n'aient pas tort ».

11/12/2008

Travail le dimanche : parler en Français

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« Quiconque parle en Français et non en politicien est sûr d’être compris » écrivait Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la Lune, les députés courageux qui aujourd’hui au-delà de leurs étiquettes politiques défendent le dimanche reposé parlent « en Français ». Il est parfois des lois dont la substance est aussi importante que la valeur symbolique, la loi concernant le travail dominical en est une. Au-delà de la bêtise économique et sociale dont il s’agit, la loi est devenue le symbole de ce qui est contraire à une certaine idée de la France.

Nous sommes à un moment où la France est tentée de renoncer une fois de plus à sa particularité, au nom d’une adaptation à une certaine modernité, passant par « la réconciliation des français avec l’argent et le succès individuel » : vulgate sarkozyste en contradiction avec les discours gaullistes républicains… du même Sarkozy.

Ce double langage, le Cardinal Barbarin, que je me permets de citer, nous le rappelle dans une tribune publiée dans le Monde, où il se « contente, de faire remarquer qu'il n'est pas cohérent de réclamer d'un côté une réforme vigoureuse pour « moraliser la finance », dénoncer « golden parachutes » et rémunérations excessives, et de vouloir par ailleurs relativiser le repos hebdomadaire, simplement pour gagner plus. » Avant de rappeler que « depuis vingt siècles, l'Evangile dénonce cette logique sournoise et implacable : l'argent rend fou. »

Ce message chrétien laïcisé par la République est au centre de la personnalité française. Péguy écrivait, il y a plus d’un siècle, que la dérépublicanisation de la France et sa déchristianisation n'étaient qu'un seul et même mouvement, " un seul mouvement profond de démystication ", une démystication se faisant au profit de l’argent-roi et du veau d’or. Aujourd’hui nous en sommes là. La fin du dimanche de repos serait le signe du triomphe de la consommation à outrance, le triomphe du consommateur sur le citoyen.

Ce triomphe est redouté par les députés opposés au travail dominical, « alors que l'absence de repères personnels et sociétaux est de plus en plus cruelle, il n'est pas acceptable de faire courir aux Français ce risque de généralisation du travail dominical » qui créerait pour les élus une « dichotomie entre le consommateur et le citoyen ». Une vision du problème largement appuyée par le rapport du Credoc sur le travail dominical selon lequel la « logique d’achat-loisir » est la première motivation de la minorité des français favorable au travail le dimanche.

A ce succès si moderne de la consommation s’ajoutent l’inefficacité économique et l’injustice sociale de la réforme.

Selon les élus de la majorité opposés au texte : « toutes les études montrent qu'un emploi créé dans la grande distribution en détruit trois dans le commerce de détail ». Ce que confirme en partie le Credoc. D’abord les commerçants favorisés seront les « formats commerciaux plus productifs », autrement dit les grandes surfaces. L’effet est aussi jugé défavorable pour l’emploi. L’impact évalué est défavorable au secteur alimentaire (-6800 à -16200 emplois selon les scénarios) même s’il est jugé partiellement favorable dans le secteur non-alimentaire (-5400 à +14800 emplois selon les scénarios). Dans le meilleur des cas, la mesure n’aura aucune conséquence sur l’emploi.

Le rapport anéantit aussi l’idée selon laquelle il y aurait un surplus de chiffres d’affaires pour les commerçants : l’ouverture un jour de plus n’augmente pas le pouvoir d’achat des Français et n’augmente donc pas le chiffre d’affaire des commerçants. Et pire, les commerces ouverts le dimanche siphonnent les bénéfices de ceux qui sont fermés ou de ceux qui sont moins concurrentiels.

La réforme du travail dominical peut produire deux inégalités une inégalité entre les salariés d’une même entreprise et une seconde entre les travailleurs précaires et les autres actifs.

La première distinction est relevée par nos audacieux élus, elle est le fait du volontariat du travail dominical. « Il est dit, écrivent les députés, que les salariés concernés par ce projet seraient protégés par le volontariat. Mais qui pourra reprocher à un chef d'entreprise, en bon gestionnaire, de privilégier la progression de carrière de ceux qui auront fait l'effort de se mobiliser les dimanches ?. L'instauration du travail dominical sans limitation dans certains secteurs produira donc, à coup sûr, deux catégories de salariés, du fait d'une discrimination exagérément positive liée à la bonne marche de l'activité. »

L’inégalité entre les travailleurs précaires et les autres actifs serait aussi consommée. Si 39% des actifs sont prêts à travailler le dimanche, les catégories précaires sont largement plus enclines à accepter. Les étudiants (51% favorables), les chômeurs ayant déjà travaillé (55,1%) mais surtout les chômeurs à la recherche d’un premier emploi (61%) sont les plus motivés tandis que seulement 52% des personnes travaillant dans le commerce accepteraient de travailler régulièrement le dimanche. Ainsi travailler le dimanche « est une concession des précaires et pas un désir profond des actifs » et ne ferait que renforcer les écarts de condition entre actifs.

Ineptie économique, injustice sociale, le dimanche travaillé serait pour la France et les Français un reniement supplémentaire de leur singularité, le primat donné à la consommation, à l’argent, au profit contre l’essentiel. Cet abandon, Péguy, encore lui, l’écrivait admirablement : « ce que tout un peuple fait coucher sur les registres des livrets de caisse d’épargne, c’est l’argent pour lequel il a vendu sa race ».

Au final ce débat pose plusieurs questions concernant l’honnêteté intellectuelle et politique des élus de la Nation, opposés à cette réforme, et désormais gardiens d’une sorte de mystique française. Comment peuvent-ils appartenir à un mouvement, un groupe politiques avec lesquels ils sont en désaccord sur l’essentiel ? Et surtout pourquoi ne dénoncent-ils pas les règles mondiales et européennes qui contraignent la France à s’adapter à des conceptions qui lui sont étrangères ? Qu'ils continuent de parler « en Français » !

03/12/2008

La crise alimentaire, première des crises

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« L’égoïsme se paie en révolte d’hommes » répétait Jacques Chirac pour déplorer le manque d’aide des pays du Nord en direction du Sud. Le recul des aides au développement des pays les plus développés notamment celles de la France est loin de contredire l’ancien Président. L’aide alimentaire internationale est tombée en 2008 à son niveau le plus bas depuis quarante ans.

Au même moment, la crise alimentaire s’aggrave. Les chiffres du dernier rapport de l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) parlent d’eux-mêmes, 923 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde soit 75 millions supplémentaires pour la seule année 2007, principalement à cause de la flambée des prix des denrées et des carburants. Sur ce milliard de personnes, 90% vivent dans les pays d’Asie et d’Afrique et parmi eux ce sont pour la plupart des pays d’Afrique qui sont les plus touchés et qui connaissent à la fois un haut niveau de sous-alimentation et une forte dépendance vis-à-vis des importations de produits pétroliers et céréaliers.

Ces 30 dernières années, la mondialisation de l’agriculture mondiale, par la suppression des réglementations et des barrières douanières, a partout été encouragée notamment par les pays occidentaux appuyés par les institutions internationales. Mais tout en réclamant le libre-échange les pays du Nord et les pays du Sud les plus avancés s’en sont préservés. Les pays du Nord pour éviter la révolte de leurs agriculteurs ont maintenu (subventions et quota à l’appui) la compétitivité et la rémunération de leur agriculture face aux productions des pays à bas niveaux de salaire.

Prises en étau entre deux agricultures industrielles — celle du Nord, rendue « compétitive » par les subventions, et celle du Sud, rendue compétitive par des coûts du travail dérisoires — les cultures vivrières et non mécanisées, premières sources de revenus de la population rurale, ont été balayées, rendant inéluctable le manque alimentaire dans les pays les plus pauvres.

Aujourd’hui, il y a urgence, les émeutes de la faim se multiplient, l’offre de produits alimentaires au niveau mondial est insuffisante, alors que le monde aura demain 7 milliards d’habitants, dont 5 milliards de citadins, la réaction ne doit pas attendre.

Dans son article « Peut-on nourrir la planète ? » pour le magazine l’Histoire du mois de novembre, Sylvie Brunel, professeur des universités en géographie, nous apprend que pour répondre à la demande, la production agricole mondiale devra être multipliée par deux d’ici quarante ans. Les difficultés sont réelles mais pourtant la menace doit être relativisée. D’abord de nombreuses terres sont toujours disponibles, en Afrique moins de 20% des terres cultivables sont utilisées. Ensuite, le changement climatique devrait certes aggraver l’irrégularité et l’insuffisance des pluies, mais aussi libérer de nouvelles terres cultivables (en Russie et au Canada). Les marges de productivité sont considérables : moins de 1000 kg de céréales sont produits à l’hectare en Afrique contre 4000, en Asie et 7500 en France. Et dernière raison d’espérer, si les prix de la nourriture restent durablement élevés, ils stimuleront l’incitation à produire plus.

Pour que ces progrès notamment en matière de productivité agricole se réalisent quatre conditions toujours selon Brunel sont indispensables.

Il est avant tout nécessaire de lier agriculture et préoccupations environnementales, les secondes sont essentielles au maintien de la pérennité et de la diversité de la première. L’adaptation des productions aux milieux climatiques et géologiques où elles se situent ne pourront que renforcer la durabilité de l’agriculture dans une région donnée.

La deuxième condition est politique, elle est d’une grande actualité alors que la crise fragilise les dogmes néo-libéraux. Les pays riches défendent depuis longtemps leur souveraineté alimentaire, en subvenant eux-mêmes en grande partie à leur besoin alimentaire et protégeant leur marché. Cette souveraineté, sous les coups de butoir des organisations internationales et du néo-libéralisme, a été refusée aux pays du Sud dont les productions soumises à une concurrence déloyale ne rapportent pas ou trop peu. Cette condition exige un changement complet de politique internationale et nationale, comme l’écrit Brunel « chaque pays doit pouvoir mener sa propre politique agricole en fonction de ses contraintes ou atouts ». Mais, et Brunel ne l’écrit pas de façon explicite, une dose de protectionnisme est nécessaire pour éviter que le marché mondial et ses fluctuations rendent impossible le début du commencement d’une réelle souveraineté alimentaire notamment en Afrique.

Cela nous ramène au XIXème siècle, au début du développement de l’économie allemande et conforte la théorie de List, économiste allemand pour qui le libre-échange était le levier de l’impérialisme britannique qui jouait à son profit des inégalités de développement entre nations. Face à ces inégalités, l'intervention de l'État, instaurant un protectionnisme éducateur, à l'abri duquel peuvent se développer les forces productives est nécessaire. Ce protectionnisme des « industries dans l'enfance », est néanmoins transitoire, il est une étape vers la réaffirmation d’un libre-échange loyal. Il apparait comme une voie non négligeable pour les pays qui souffrent de la faim, peut-être pourrait-il (comme a pu le recommander Attali à propos de l’Afrique -l’Union africaine-) s’organiser autour de grandes zones régionales ?

La troisième condition relève de la coopération internationale qui doit être renforcée pour d’une part établir un système de brevet public concernant la recherche agronomique et ainsi éviter qu’elle soit confiée à des intérêts financiers de court terme et d’autre part créer une « charte des aliments essentiels » ayant une autorité mondiale.

La dernière de ces conditions concerne la rémunération des paysans et leur propriété foncière, qui doivent être consolidées et soutenues, cela permettra de renforcer les marchés intérieurs de ces pays, de réduire considérablement la pauvreté et rendre possible un développement durable.

C’est en aidant les pays du Sud à atteindre leur souveraineté alimentaire, en régulant les échanges internationaux agricoles que nous pourrons vaincre la faim dans le monde et briser les inégalités mondiales dont le terrorisme, « les révoltes d’hommes » sont des conséquences.

Nicolas Dupont-Aignan l’affirme : « Comment imaginer lutter contre le terrorisme, les guerres, les mouvements anarchiques de population sans, là aussi, s’attaquer à leurs racines ? L’avenir de l’Afrique devrait être ainsi au cœur de toute notre attention. Son marasme est aussi profond que ses ressources sont colossales. La France et l’Europe ont tort de la négliger laissant la Chine combler le vide. Savez vous que l’effacement de la dette publique de tous les pays du continent aurait coûté moins cher (100 milliards d’euros) que la seule aide directe de la Grande Bretagne et de la France à leurs banques ! ».

Et Jacques Chirac de préciser : « on sait que l’Afrique peut sortir de la pauvreté avec 25 milliards de dollars d’investissements. 25 milliards, c’est 20 fois moins que le plan voté par les Etats-Unis pour sortir leur système bancaire de la crise ! On devrait pouvoir y arriver ! ».